Les éperons

La parole poétique a cette vertu d’aller au cœur de la pensée, par un raccourci sensible, sans passer par l’effort raisonnable qui emprunte aux imaginaires et aux sciences qui s’en détachent. La parole poétique n’est pas comme on pourrait croire le fruit de l’imaginaire.

Elle en est aussi éloignée que le ressac l’est des glaciers. Leurs eaux frappent le même endroit, une falaise de roc creusée par l’eau et le vent. Mais quand l’eau du glacier y arrive c’est après un long chemin fait de dégel, de suintement, de ruissellement, de courbes savantes menées dans un espace de courbes, pour à pleine vitesse et dans la plus grande pureté frapper de son flot la roche scintillante et inonder ses trous noirs.

Celle de la poésie vient des vagues, de cette oscillation creusée au large, des abimes qui en accélèrent la course, des récifs qui la ralentisse poussant l’onde vers le ciel, creusant le ventre en un tunnel profond, projetant sa voute, bien au-dessus des roches, crachant son écume sur la falaise, étouffant les trous noirs de la blancheur de sa gerbe.

La parole poétique se situe un cran en bas dans la conscience. Elle prend le caillou des mots, comme ce qui relie à la surface, le monde éclairé du langage, et la profondeur physiologique de nos humeurs, et des éclats électriques de la masse cérébreuse. La poésie use des mots mais c’est une pâte qui se brasse dans la noirceur de l’âme.

Une âme qui n’a pas les ailes des anges, mais se traîne dans la chimie, l’endocrinologie. Une âme noire, huileuse, à peine consciente d’elle-même. Le sourd grésillement des molécules qui parfois se figent en idées. Des idées avant les mots, que la poésie sait précipiter sur les accidents du langage.

C’est aussi la raison de sa forme lacunaire, le texte plein laisse place à l’ergot du vers. Régulier ou non, en poésie les phrases sont des éperons.

Es-tu poète?

– Es-tu poète?
– Je ne sais pas ce qu’est un poète
– Quelqu’un qui écrit de la poésie ?
– Oui, je versifie mais est-ce la poésie? Ce ne sont que des chansons.
– Mais tu ne chantes pas ?
– Le rythme vient dans mes mots…
– Où est  la poésie?
– Je ne suis pas poète que puis-je en savoir? J’aligne des mots et des images, le vent pour quitter le rivage, des lignes pour saisir le soleil, des phrases pour contenir la terre.
– Et tu n’es pas poète ?
– Non, je suis musicien
– Tu chante si mal…
– Je chante la mesure des mots
– Es-tu photographe?
– Sans doute, mes mots sont des images, des clichés, quelques cadres, la profondeur de ma pupille, mon désir de loin, ce qui s’ouvre et ce qui accueille, ce qui vient dans les bras tendus, une lueur qui veut être vue, ce rien de la lumière qui tremble avant de mourir.
– Peintre?
– Je ne sais pas dessiner, ni ne connais les couleurs, je ne connais que les mots, leurs touches me sont familières, elles se trouvent moins au bout de mes doigts qu’au bord de mes lèvres.
– Ecrivain?
– C’est un métier? Un destin? j’écris juste. Une lettre après l’autre, une bibliothèque qui me hante. Mes mots se perdent dans l’écho de ceux qui nous précèdent. Poète, oui, pour cette raison que les mots sont la vie, car je crois que les mots sont plus forts que la vie qui se donne ici-bas dans le jeu bouillonnant des désirs, des tabous, des utopies et de la loi des nombres. Mes mots sont peu, mais oui, ils s’agenouillent à l’hôtel des poètes.  Ils célèbrent la langue, son économie.

Nous les mort

Nous les morts sommes une armée attentive
Nous veillons en silence le désordre du monde
Nous observons le désarroi des vivants, la béance
Sensibles aux troubles, indifférents à l’hystérie

En connaissant le prix  c’est la raison

Qui nous fait regarder par dessus, en dessous, à côté, au dedans-même, mais dedans nous portons un scaphandre

Manquant en pied nous rigolons, dessus
Le monde, ah nous les morts indifférents
Et le vivant qui se tortille comme l’anguille

Nous les morts sommes une armée attentive
Sans pique au bout des doigt nous avons des yeux
Qui blessent plus surement que les poussières de Mars

je danse avec la machine

Elle me calcule à merveille
Je lui souris, elle ne me répond pas
Nous dansons sans pareil
Ses baisers sont froids

La machine

Sait encore et ne sait rien
Elle a pris dans ses bras la plupart de nos pas

Sa main sur nos reins
Comme un fer froid

Nous lui caressons la joue espérant que ses esprits
Ont pensé qu’elle soit aussi une amie
La dotant de tendresse
L’équipant d’amour

La machine ignore et sa main sur nos reins
Comme un tentacule
Une chose venue des fonds de la mer
Nous inquiète

Presse

Nous lui dirons-t-elle
Les mots qu’elle attend
Pour suivre le but qui sourd de ses calculs ?

Je danse avec la machine,

Je pense

A-t-elle l’idée de danser avec moi?

Hospitalité

Je me souviens d’un pas de porte, c’était au détour d’un désert, un douar désolé dans un champs de pierres, et je suis arrivé couvert de poussière, la gorge sèche.

Sans un mot une ombre m’a tendu un verre d’eau, et je me suis assis à ses côtés. Nous n’avons rien dit, nous ne pouvions rien dire, je ne parlais pas sa langue, il ne parlait pas la mienne. Son seul geste fut celui de l’hospitalité. Sa maison fut la mienne.

Je pourrais raconter d’autres histoires similaires et je connais bien des voyageurs qui racontent la même. l’hospitalité est une vertu partagée par mille contrées, même si mille autres la négligent.

Cette vertu mérite d’être pensée, moins comme un trait anthropologique que comme une catégorie philosophique. L’hospitalité est ce  rapport à l’autre, qui manifeste la bienveillance au défit de l’ignorance.

Telle est l’essence de l’hospitalité, dUne famille au temple pres d'Ubudonner à l’étranger tout les droits auxquels on se soumet. Le considérer comme notre,  quelqu’en fut que ce nous en savons.

L’hospitalité est un sourire, une ouverture au monde, quelque fusse la complétude du monde de l’hôte.

Un verre d’eau et des dattes m’accueillirent au pas de la porte, je n’avais pas à la franchir, j’aurais pu poursuivre le chemin et me contenter du sourire. Mais je franchis le pas de porte et par ce geste je me chargeais d’une obligation. Non pas de respecter l’ordre du monde dans lequel j’entrais, mais celui de raconter celui dont je venais. L’hospitalité n’oblige pas, mais y répondre conduit à un devoir, être ce que nous sommes, l’étranger, et conter d’où l’on vient, le chemin parcouru, et les aventures à venir.

Nul ne fut besoin de parler la langue, quelques objets montrés, se laisser toucher, accepter le repas, des regards. Un dialogue sans langue qui se passe de choses commune et dit que l’hôte, ne se soucie que d’une chose, son monde n’est pas fini, il a le souci de l’autre, et la curiosité de l’ailleurs.

J’appris à ce moment que dans la diversité du monde, la diversité importe moins que ce que les autres mondes acceptent qu’il y en a d’autres.

Et je compris que l’hospitalité est cette institution particulière qui inclue en ses règles ceux qui ne peuvent s’y soumettre, et qu’elle est un raccourci.

J’ai la faiblesse aujourd’hui de penser que les seules civilisation dignes de ce ce nom, sont celles qui la pratiquent. En reconnaissant l’ailleurs, et quand l’ailleurs les reconnait, l’hospitalité ouvre à la curiosité, et en dépit de ne pas communiquer, forme à partir du verre d’eau et des quelques dattes, une curiosité sans fin, et un dialogue ouvert à toutes les fonds, sans que nous ne puissions jamais partager de commun.

Au moins, nous buvons le même verre d’eau.

Et je ne saurais pas

Et je ne saurais pas
Et je ne saurais rien
Et il faudra marcher sans voir l’horizon
Prier sans dieu

Consolé par l’idée
Que le faux est démontrable
Et qu’on peut l’éliminer en chemin

Rien ne nous dira que la route est bonne
Et même si nous rebroussons des routes sans issue
Rien ne dit que notre cheminement à une fin

Les routes sont si nombreuses
Sait-on les dénombrer?

Inlassable marcheur
C’est dans le pas qu’est la raison
Bifurquant revenant
Poursuivant un chemin dallé

Et chaque fois rebrousser chemin
Quand la pelouse s’arrête sur une falaise
Le sentier sur la roche

Et je ne saurais pas
Et je ne saurais rien
Des sentes qui montent dans le bois
Des chemins qui dérivent vers le glacier

Et je ne sens pas que sans dieu
Il faudra s’arrêter au ravin
Brandir un bras

Et. Dire de ces impasses
Qu’elle soient des blagues
Dont on rit

Sans dieu n’ayons pas peur de ces fins
Des points d’arrêts
Des stations sans bus

C’est dans le pas qu’est la raison
n’écoutons pas les échos
De ceux qui savent sans rien savoir

Je vais à mon pas

Je vais

Au flanc des collines

Je vais
au dédale des escaliers

Je vais

Et je ne saurais
où marche mon pas

Serais-je un lion ou le scorpion?

Serais-je un lion ou le scorpion?
La vache ou le loup?
L’hirondelle sous les nuées de plomb
La couleuvre dans les feuillages
L’huitre baillant aux marées

Serais-je la fourmi qui tète les pucerons
Ce grand squale aveugle qui arpente les profondeurs
Le lézard étourdi de soleil
Ce colibri ivre d’une seule fleur

Serais je Toro ou cigale
Le mérou débonnaire qui veille sur l’épave
Le cancrelat malin qui parcoure les égouts
Un aigle esseulé qui tourne en rond dans l’azur

Serais-je un paon idiot qui fait la roue sur des gazons trop verts
Un rat paranoïaque parcourant des coursives puantes
Une vieille qui broute les algues en ignorant les calanques
Serais-je ce grand coléoptère vrombissant dans un air trop chaud

La chèvre qui saute de branche en branche
Le ver qui s’engorge de terre
Ou la molle corole des méduses qui danse sous la surface des eaux

Serais-je l’éléphant qui se frotte la tête contre les grands arbres
Ou le cerf qui se la coince dans les branches
Un essaim de perruche s’enfuit

Et le singe indolent qui jette des noix

Serais-je son cousin ébahi allongé sur un canapé
Se réveillant en pleine nuit face à la télévision