Ordre symbolique et imaginaire social
juin 25th, 2011 § Laisser un commentaire
Les sciences sociales sont animées d’une double polarité. D’une part elles tentent de penser notre monde dans un principe d’ordre qui permettrait de réduire les formes sociales à la raison d’un nombre réduit de de règles, dont l’effet immédiat et accumulé serait de dégager des structures stables. Mais d’autre part, elles se refusent à envisager la fin de l’histoire en pensant dans le fait social des éléments qui brisent les structures au prix de leur reconstitution. Elles rêvent d’unité quand tout les éclate.
L’économie reflète assez bien ce premier effort mais si elle ne s’y résout pas tout à fait. Dans un principe fondamental d’utilité et de coût, d’offre et de demande, elle tente de construire un ordre du monde qui rompt à l’examen de l’innovation. L’équilibre désiré se ruine dans l’exogéneité de la discipline, même quand elle réussit à l’endogénéiser l’économie dit la quantité du neuf. Fait-elle de l’innovation un bien qui est demandé, elle échoue quant à sa spécification. Au mieux peut-elle penser les conditions qui fassent qu’elle ne soit plus nécessaire. Dans tous les cas, l’innovation dans sa substance se définie en dehors de la règle économique, elle reste un hasard heureux ou malheureux, qui en dernier instance en définit la dynamique.
L’anthropologie culturelle se situe assez bien dans le second effort. Aurait-elle trouvé dans les thèses structuralistes les moyens de dire la régularité, elle ne fait que découvrir le foisonnement de l’invention humaine, sa faculté de s’approprier le monde, de le transformer, de s’ouvrir à l’autre et de réinventer son environnement. Aucune des institutions qu’on aurait pu croire universelles ne résiste à son enquête. Et pourtant la discipline poursuit sa quête d’invariant.
Il n’est pas de discipline pure sans doute par la nature même du fait social qui ne répond ni entièrement au principe d’ordre, ni à celui de l’innovation continue. Les sociétés en somme se construisent entre l’utopie et l’idéologique, la rêverie et la régulation.
C’est sans doute la sociologie qui exprime au mieux cette tension oscillant entre le fait social et la liberté du sujet, cherchant un compromis entre le libre arbitre et la naissance des structures, devinant que c’est entre deux niveaux d’analyses que l’on peut comprendre le réel, ou plutôt dans le rapport que ces deux niveaux de réalité entretiennent que l’on trouvera la raison du monde.
Ces tragédies de la connaissance ne sont cependant pas des tragédies du monde. Elles résultent sans doute de la nature du monde lui-même. Un monde qui n’est pas un mais se disperse en une population dont chacun des membres porte ce monde. Les structures ne sont pas en-dehors d’eux, mais elles n’y sont pas aussi enfouies. Si le monde est chacun et que chacun est le monde, c’est la constitution même des sciences sociales qu’il faut attaquer en reconnaissant d’autres concepts, en les réagençant de manières différentes.
Il nous semble que cela soit possible en considérant deux ordres de phénomènes dont la nature s’incarne aussi bien dans l’individu que la structure sociale. L’ordre symbolique et l’ordre imaginaire sont ces catégories qui concernent à la fois les sujets et leurs organisations.
L’ordre symbolique est celui de l’équivalence, l’économie au fond est avec la sémiotique la discipline qui s’intéresse aux équivalences. Le symbole le plus criant est celui de la monnaie qui est rien en-soi qu’un rapport d’équivalence, un objet sans substance autre que ce que le corps social lui donne en établissant une correspondances entre des objets incommensurables par ailleurs. Il n’est pas d’économie sans équivalence, il n’est pas d’économie sans symbole. Mais le symbole ne concerne pas que l’économie, peut-on penser le pouvoir sans ses apparats? Une royauté sans couronne? Un congrès sans badge? Un état sans document d’identité? Une bourse sans action? Une armée sans drapeau? L’ordre symbolique à la vertu de réduire le variant au symbole, et dans le jeu des équivalences, distribuer des rôles, des fonctions, des pouvoirs. Et c’est la nature de ces équivalence et l’organisation de ces symboles qui font la société en partie.
Ce qui est donc constitutif de cet ordre c’est le principe d’équivalence, et ce principe ouvre à la structure car l’équivalence joue comme règle. Une règle induite par la nature de l’équivalence. L’échange marchand, sans même que la monnaie s’en mêle, se construit dans l’équivalence des biens, et celle dernière est induite de la forme des préférences. Sans équivalence il n’est pas d’échange marchand possible et sans doute la difficulté d’établir un système d’équivalence générale qui a conduit l’humanité à former une sorte d’équivalence générale qui se trouve dans la monnaie. L’ordre économique n’est pas celui de la monnaie, mais celui d’une symbolisation des équivalence qui in fine se condense sur le symbole monétaire.
L’équivalence se manifeste aussi aujourd’hui dans l’ordre social qui se construit au travers des biens abstraits que sont les formes esthétiques, un ordre s’y déploie dans le rapport du mieux et du moins bien, sous la forme de classements et mieux encore de note. Les uns et les autres constituent un nouvel ordre symbolique qui d’ailleurs n’est pas indépendants de l’ordre monétaire, même s’il s’en distingue : le curieux est que les livres ou les musiques distinguées par les notes ne se distinguent pas forcément par leur prix, mais signalent suffisamment quelle doit être l’ordre des préférences. Ainsi le symbole est une convention qui matérialise, concrétise, l’ordre d’une équivalence.
Mais voilà qui n’est pas suffisant pour penser l’ordre social. Qu’un classement par étoile prévale dans le monde anglo-saxon, quand des notes sur 10 dominent en France est un fait suffisamment curieux pour qu’on ne l’attribue qu’au hasard. L’un et l’autre sont les héritiers d’une institution scolaire qui les a adopté auparavant et l’on peut raisonnablement faire l’hypothèse que la convention s’est fixée sur un objet pré-existant. De même la diversité des monnaies qui perdurent, doit beaucoup à l’histoire. L’euro a faillit un un écu, et le dollar est l’héritier du thaller. Il ne s’agit pas que de mot. L’euro s’est constitué dans un jeu d’équivalence politiquement négociée et sa dénomination a fait l’objet de nombreux débats dans lesquels il fut moins question d’équivalent mais de justesse d’un héritage que l’on ne souhaitait hégémonique. Le symbole est aussi le fruit d’une culture, au moins dans sa terminologie.
C’est là où pointe l’ordre imaginaire. Un désordre plutôt. L’imaginaire n’est pas une invention échevelée mais ce rapport entre la pensée, l’imagination et ce qui la fixe, des paroles et des images. L’imaginaire n’est pas la représentation mais s’en nourrit, il n’est pas le propre d’un esprit solitaire mais se distribue dans la foule, et dans les mouvements de cette foule des images et des paroles restent, d’autres s’évanouissent, l’imaginaire ne se réduit pas à ce catalogue, mais se déploie dans les formes qui y rebondissent.
L’imaginaire est à la fois une limites et une virtualité, des motifs établis qui varient au gré de leurs échanges et de leurs transformation. La création est au cœur de l’imaginaire, une recomposition incessante des formes qui pourtant supporte le poids et la contraintes des formes les plus profondes, les plus durables, des strates enfouies qui ne se font pas oubliées. L’imaginaire est libre mais a une histoire. Et ce qu’il conquiert c’est à partir d’un patrimoine.
Il y a sans doute une économie de l’imaginaire, sans doute celle de l’imitation, sans doute la trajectoire de l’imaginaire est contrainte par l’ordre symbolique. Il est un imaginaire du dollar, sans doute un imaginaire moins pressant de l’euro. Ne croyons pas que ces objets soient purs symboles, ils sont aussi le sens qu’on leur prête, une historicité.
Le propre de l’imaginaire reste sa variation, car l’imaginaire s’inscrit dans la contingence. Les pensées, les rêves, des images. se font ici et là dans la confrontation aux autres, au passé, au hasard. Mais par incompétence, par incapacité d’imiter soigneusement, les signes se déforment, se réarrangent et prennent d’autres significations.
Le christ en croix, la couronne du roi, Roméo et Juliette, Orphée aux enfers, la conquête de l’Ouest, l’imaginaire se constitue de mythes et du rapport particulier que dans vie immédiates nous construisons avec les idées. Et il ne s’agit pas d’équivalence, mais d’analogies de métaphores. Il ne s’agit pas d’un même rapport de valeur mais d’un certain rapport de formes, de similitudes.
Ne doutons pas que l’ordre symbolique et l’ordre imaginaire soient intimement intriqués, ils le sont car l’un et l’autre ils se partagent, de bataille et convoitent les signes. Qu’une formes soient devenue symbolique lui donne toute les vertus de l’imagination, ce dieu dollar engendre milles caricature. Et inversement les imaginaires les plus profond en deviennent symbolique. Oublierait-on le sens de la croix, cette douleur de dieu sur terre, le martyr des dominés, la croix demeure symbole de l’église et de la chrétienté. Les vanités sont aujourd’hui imprimée sur des t-shirt, même si ont en a oublié le sens, elle renouvelle l’imaginaire de la mode, disant peu de ce qu’elle symbolise, moins la mort qu’une manière de refuser le monde d’ici. Les ordres se mêlent donc en s’emparant des signes. Et ce sont les modalité de cette empoignade qu’il faut dénouer.
A gauche : les forts doivent aider les faibles
mai 17th, 2011 § Laisser un commentaire
Les aléas d’un d’un destin semblent menacer le destin d’une idée. Un homme providentiel semblait surgir, il a les mérites d’une belle idée de la liberté. Celle de jouir, et de ce point de vue c’est un bel exemple de notre héritage le plus fort, celui du libertinage. Saluons cette idée, Sade en a subit les conséquences.
Qu’il soit pris au piège de sa testostérone, ou simplement d’un coup monté, ne change rien. Il souffre ce que vivent des millions d’emprisonnés. Ceux qui vont en prison ne sont pas les traitres du droit, mais ceux qui s’égarent dans les limites des normes. Injuste ou non, le destin des peuples ne se résoud à celui des aventures, mais à l’épreuve de la norme.
L’essentiel est ailleurs, il est dans un projet de société. Que souhaitons nous ? Le dictact des classements, des rangs, d’une aristocratie recomposée qui compose dans l’argent et les titres la force de son hégémonie, ou cette société ouverte qui donne aux aventures le bienfait de faire venir à sa tête ceux qu’on attendait pas. Choisissons-nous la médiocrité de l’excellence ou la beauté de la diversité ?
Je ne veux pas de l’Amérique, de cette démocratie cruelle qui emprisonne un citoyen sur cent. Je préfère cette social-democratie asthénique qui préserve tous ses enfants, y compris les débiles, les faibles d’esprits et de corps, celle qui refuse le progrès pour maintenir le bien-être de ses plus faibles.
Nous hésitons en Europe, malheureusement, quand le monde entier rêve de nous. D’un monde juste et reconnaissant, d’un monde qui met sur le bord des autoroute des piste cyclables, d’un monde qui donne aux démunis le moyen de vivre, d’un monde qui fait de la santé et de l’éducation des enjeux qui ne dépendent pas de la richesse.
Nous avons inventé un monde qui est l’espoir du monde qui est en train de naître. Nous avons été ceux qui pourtant ont pillés les richesse d’ailleurs. Ayons cette honnêteté d’avoir inventé un autre monde et la responsabilité d’en avoir détruit beaucoup d’autres. Notre projet politique a traversé l’esclavage, le totalitarisme, toutes les épreuves de l’histoire. Il nous a amené, exsangues, à cette idée simple que la cruauté de la démocratie doit être combattue si elle se fonde sur la seule propriété et la seule loi du marché. Nous en avons vécu les folies. Nous avons pensé aussi qu’il faut redistribuer la richesse. Nos douleurs ont ceci de bon que nous avons découverts aussi la bonté, nous pouvons être au pied du tribunal avec la vertu d’avoir trouvé une forme de raison.
Cette idée est la plus belle des idées. Ceux qui s’enrichissent ont une dette envers les autres. Car leur richesse vient de ce qu’ils ont volés. Nous respectons leurs actes de gloire, nous respectons leur victoire, mais le prix à payer du triomphe est de donner à chacun les moyens de vivre. Que la compétition règle l’ordre de la société n’est pas une chose que l’on conteste, mais le devoir de ceux qui gagnent est de rendre.
Aucune société stable ne peut se faire sur le dos des autres. C’est l’idée essentielle qui est au cœur de la responsabilité sociale. Soyons nous à droite ou à gauche, choisissons nous l’ordre du mérite ou du besoin, la seule vérité est que lorsque la société génère des faibles, les forts doivent leur porter secours.
L’humble et le noble
novembre 9th, 2010 § Laisser un commentaire
C’est dans cette dualité que se forme les idées. La grandeurs des uns et l’opinion des autres, sans que clairement l’échelle qui les distingue se constitue. C’est une curiosité des échelles de valeurs que d’opposer la force de la valeur à la valeur des forces, quelles en sont les raisons? Que fait la raison de la noblesse et celle de l’humilité?

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Je doute qu’une enquête puisse aboutir à un résultat tangible, car dans le système des valeurs, c’est justement l’oblitération des raisons qui les fondent. Il faut oublier leur raisons pour les accepter. Il faut en revanche en accepter l’évidence. L’ordre des valeurs se tient dans l’oubli de la raison, et se maintient dans la brutalité de ses forces. Fussent-elles vaines. Les valeurs sont un théâtre dont la vie se perpétue par pure convention.Le noble et le commun sont les conventions de la raison sociale.
L’humble se fout de l’échelle. Les frontières, un poste de douane, des barbelés, des hauteurs granitiques, un cadenas, rien n’échappe à l’astuce de celui qui franchit les frontières. Il n’y a que des brigands pour défier la limite des mondes et poser un secret où les demi-mondaines, des demi-mondains puissent frayer avec les princes. Il est des lieux où l’humble est un seigneur pour son maître et leur donner la grandeur de leur indifférences.
L’humble est l’opinion, le noble dit l’idée. L’échelle sociale qui reste celle des statuts non seulement fixe les ressources mais aussi les résultats. La parole du noble se grave dans le granit, celle des pauvres s’effacent sur leur ardoises.
A l’âge électronique, les ardoises sont digitales, mais le granit est dans ces médias qui maintiennent une audience haute. Les nobles survivent aux électrons, ils ont la hauteur de ceux qui parlent et dont on encourage la reproduction. L’humble n’a pas de raison de vivre sinon d’échapper à des milliers de pièges. L’humilité de la parole traverse les tourments du temps. Le vrai s’il ne dicte pas toute sa loi, a l’avantage de la régularité, il sort de l’eau à force de franchir le tumulte. Il est ce qui reste après toutes les guerres.
l’humble est parfois noble, de rares nobles sont humbles. Dans notre monde, la noblesse est celle des humble. Ceux qui aux raccords du monde le tende vers un autre destin. Une grandeur sans apparat.
Les cerfs-volants de Bali
septembre 1st, 2006 § Laisser un commentaire
Arrivé à Denpassar, dans le taxi, la navette ou la voiture des amis, les premières vues sont celles des motos, des sarongs, des temples peut-être, mais dès que l’oeil se leve des points dans le ciel innombrables, même si l’attention éveillée se met à compter quelques dizaines, peut être des centaines de points dans le ciel.
A la saison sèche les cerfs volant ponctuent le ciel comme autant d’adresses aux dieux, aussi fortes que leurs attaches nous sont invisibles. La brise d’est chaude et douce est l’abri de milles points dont les attaches nous sont invisibles. La fréquence des temples et l’insistance des offrandes nous font deviner rapidement que les cerf volant sont autant de liens à la terre et au ciel. Ils ont affaire aux dieux très certainement.
L’interrogation nait, quand au détour d’un village, nous devinons que l’élévation d’une seule de ces toiles, requiert l’énergie d’un quartier. La curiosité aidant nous devinons que ces forment noires dans le ciel réclament la force de deux ou trois dizaines l’hommes. Et nous concluons, sans doute un peu vite, que le lien de la terre au ciel, les unit moins que les hommes entre eux. Le cerf volant n’est pas qu’un jeu, dans sa grandeur, et l’altitude à laquelle il veille, il dit la grandeur des hommes à terre, et la force qui vient de leur union.
Le jeu, le sport, les dieux, font d’un fil poétique, le lien d’une communauté. En unissant il oppose et fait de la concurrence, des guerres qui en surgissent, le four où se fondent les éléments de la communauté, le cœur d’une culture.
En devinant les castes et le gotong-royong, nous apercevons un monde inouï qui peut dans l’esthétique instaurer le théâtre de la rivalité. Gardons en tête quelques lectures de René Girard, désenchantons le monde par la lecture de Bourdieu, colorons nos observations des lumières de Jean Rouch, et regardons comme nous l’indiquent quelques amis, Bali dominé par la peur, dans l’angoisse du diable, expier, acheter, séduire, acclimater, les dieux qui l’obsèdent, la menacent et la protège.
Fussent-il un jeu, une affaire de villageois, un rêve d’enfant, les cerfs-volant sont une poétique, la tonalité de la représentation, une spiritualité qui teinte les structures du rapport au monde. Une saison seule leur est propice, la saison sèche qui menace la production de nourriture. Le vent d’est, doux et régulier en favorise l’envol. Une institution permet aux mentalités de réunir sur une toile de soie, l’argent et l’effort d’une communauté. Gérer le cerf volant n’est pas différent de servir le temple. Celle qui inaugure chaque maison, organise le village et les fédère par les mythes.
Le Gotong Royong, cette sorte de tontine, ou d’impôt, cet effort personnel au bien de tous, cette traite pour des projets futurs, cette culture du commun n’est pas sans lien avec l’aptitude à fait de grand et haut cerf volant, à les munir de queues infinies, et se relier mieux au monde commun que les communautés voisines. Répétons, le lien du sol au ciel, unit moins les mondes qu’il réunit les hommes. Le monde qu’il unit n’a d’unicité que la force du lien.
Quand le cerf-volant s’éteindra dans le ciel de Bali, les hommes auront perdu l’espoir que les liens du voisinage leur apporte stabilité, et joie. Ils ne chercherons plus dans le bien commun la source de leur bonheur, mais dans un ailleurs qu’il n’est point besoin de qualifier. Quelle surprise de lire dans le ciel la vie des Kampung, de voir les dieux se battrent comme les hommes, et dessiner la carte des nouveaux pouvoirs.
Le jeu dans le ciel n’est pas un jouet de la terre, il reflète le jeu de la vie.