L’autoroute, la nuit
septembre 14th, 2011 § Laisser un commentaire
C’est en étant arrêté sur la bande d’urgence, sous un pont, ou simplement dans une chambre d’hôtel de commerce la fenêtre ouverte qu’on connait la poésie faite du chuintement des rares voitures et camions qui y croisent et ne laissent que quelques secondes de leur sillage sonore.
Il y a les insectes aussi et des oiseaux de nuits, des mulots qu’on ne voit pas courir en travers du bitume, des étoiles immobiles, les nuages qui jouent avec la lune, l’horizon orangé qu’assombrissent des fumées d’usines, les grillons, les phalènes qui cognent en haut du mat.
Ce n’est pas un nul part. De part et d’autre des champs et des forêts tapis dans la nuit s’absentent, comme retirés. L’autoroute est un pont dans la campagne et les grillages qui la referme sur elle-même ne sont pas la peau ni la mue d’un paysage sans horizon. Rien ne respire à travers les trouées. C’est un ici qui dans son immobilité ignore les mondes. Un ogre sans bouche et sans cul qui dévore à même le sol les intrus. On connait les busards debout sur les pylônes, l’oeil fermé qui devine les proies écrasées. Les charognards sont ses hôtes.
Comme un musée dans le fossé des canettes de sodas, des bouteilles de bières, des papiers gras, des cartes déchirées, des mégots agglutinés attendent l’éternel sous la pluie et le soleil mêlés aux herbes folles du talus, ces plantes échappées à la raison des champs, sur quelques mètres de large et en longueur un infini, un sauvage discret et minuscule se moquent des fusées qui longent son rivages. J’aimerais être patrouilleur, roi de cette jungle discrète, fumer ma cigarette en contemplant les voyageurs, frêles silhouettes dans leurs habitacles luminescents qu’une langue de sommeil peut précipiter sans avertissement. Généralement il ne se passe rien. Juste l’aube au loin, très loin, au sud, dans l’ombre des rocailles, quand le matin encore frais fait deviner qu’au jour ce sera le cagnard, à des jours de marche le long de l’oasis.
Des ponts tout les dix kilomètres qui offrent sous le tablier, au-dessus de la culée, un refuge à l’errant. Des grands panneaux livides qui s’animent sous les phares, le signe des cartes posé sur le territoire. Un visiteur nocturne parfois les éclabousse de sa colère et couvre les signes de peintures vengeresse. On n’y conquiert aucun terrain, on se contente d’y brouiller les signaux y compris ces machines perverses, ces yeux commandés de nulle part qui mesurent les croisières et en punissent les excès. D’autres charognards, ces buses électroniques.
Ce n’est pas un nul part, mais un ailleurs qui colonise d’ici. Ces routes ne traversent pas le monde mais l’occupent, aucun de ceux qui s’y fourvoient n’y posent le pas. Un pont cruel qui déchire la campagne et abrite sur ses bords le négligeable. Je suis surpris que dans cette mince étendue il n’y ai pas plus d’errants, d’ombres qui marchent d’une aire à une autre, se dissimulent dans les fourrés, se précipitent sur les cadavres. Des fantômes au moins. Peut-on penser qu’un ici soit si dépeuplé ?
Les fantômes
juin 10th, 2011 § Laisser un commentaire
J’en aurais croisé là où je ne m’attendais pas. En hivers, à Grenade, dans un hôtel glacé, qu’un vieux juif – l’était-il? – habité, inquiet, tenait dans un indescriptible désordre dont on devinait l’ordre obsessionnel. Une barbe électrique qui rayonnait de son visage, restait des yeux alarmés qui allaient en tous sens.
Des consignes pour tout. L’eau, les allées venues, le régime des boissons, les sacs et la sécurité, des annonces de marches, le paiement à l’avance. Affichées en coins et recoins, des piles de journaux, la lettre ici vivait à la hauteur de l’anxiété du gérant.
De fantôme j’ai deviné la présence, comme un frisson dans le dos, dans l’œil alarmé de cet ami bien entrainé pour leur parler. Il eût peur et j’ai vu son regard virer, il faisait froid, moins de deux ou trois degrés sous zéro dans cette Andalousie hivernale et l’on sentait roder dans ce petit hôtel une idée de la mort, ce fantôme. Femme? homme? Un enfant?
C’est une situation inconfortable, surtout dans les pensions espagnoles. Il n’y a pas de tapis ni de moquette, rien pour amortir, adoucir, les murs sont couverts de céramiques et l’angoisse y résonne infiniment. Les fantômes s’y reflètent, et voudraient-ils disparaître les carreaux prolongent leur calvaire. Des échos. Car les fantômes n’ont qu’une espérance : disparaître enfin. Comment être encore quand le goût d’être ne trouve plus le sel de la chair ? Les fantômes ont la conscience de l’être sans la joie de la vie, ils supportent les devoirs, maintiennent la mémoire, souffrent.
On devinait dans cet hôtel un meurtre impuni, irrésolu, un mystère enterré, et dans les laminaires d’un courant d’air gelé une menace de vengeance. Certains sont avec les fantômes comme nous sommes en société, et mon ami, cet étranger, avait la faculté de les côtoyer de près. Des secondes d’effrois sont passées, des verres de xérès les ont pansées. Ils ne les comprenaient pas ces fantômes, ne parlait pas leur leur, mais il les a senti comme on sens les chiens sauvages qui s’approchent du feu et volent un os. Les loups sont les amis des fantômes.
Nous avons repris la route mais cette nuit là est restée, même si nous descendions au matin à les oliviers et les orangers, en route pour Tanger, nous avons connu un hivers désolé, un homme dans le dédale des imprimés cachait un drame très secret.
J’aurais un bruit deviné
mars 13th, 2011 § 1 Commentaire
J’aurais un bruit deviné
dans la nuit
Un éclat de silence
effrangé
Un rien qui ne pouvait
venir
Une fissure au plafond
des étoiles
J’aurais écouté toutes les nuits
Pour entendre ce qui ne s’est pas reproduit
Etait-ce une faille de l’âme ?
Un craquement de la coupole?
Au matin ne restait que le doute