Good bye Lenine, le réel reste socialiste.

septembre 4th, 2011 § Laisser un commentaire

D’enfance, j’en retrouve une partie. Cet après-midi. Un dimanche gris de fin d’été, un déjà l’automne, ces vagues lourdes et vertes, la pluie fine et entre les averses le vent suspendu. Cinéma à la maison. Une jolie histoire qui me renvoie à mes vingt ans, à nos rêves d’Europe et au monde qui se réunissait, mais un essentiel dans un détail, ce fil du film, un fragment d’image qui donne une raison d’être.

Sigmund Jahn  a emporté dans son vol le 26 août 1978 la mascotte du marchand de sable. Ce héros de l’Histoire socialiste emporte au delà des mondes cette histoire à faire dormir. Quelle ironie ! Des sens multiples de l’histoire, du socialisme réel à la fiction terrifiante de l’enfance, nos vies sont fait de récits.

J’évoque vous l’aurez entendu ce film intelligent est sensible qu’est Good Bye Lenine, cette belle histoire qui dit que grandir c’est maitriser l’histoire. Le narrateur y fait son l’apprentissage, en réinventant pour sa mère, l’Histoire immédiate, et sans doute le fait-il pour un public plus vaste. Le germe de cette histoire se construit dans cette image. Le cosmonaute et la peluche. Déjà une histoire dans l’Histoire, L’Histoire qui se fait par l’histoire. Et l’enfance qui cille éblouie, au réel déjà mythique, au mythe qui se niche dans le réel. L’inquiétant marchand de sable et le héros de la nation, main dans la main font l’histoire d’une vie. Le reste n’est qu’un développement, et la joliesse du film n’est pas tant dans le sentimentalisme d’un garçon qui aime sa mère, mais dans l’idée que l’on grandit moins en décodant les histoires mais en jouant avec elles. Grandir c’est apprendre, et ce souvenir fait d’un garçon amoureux, un cinéaste.

Ce que j’ai retrouvé cet après-midi est ce bonheur de l’enfance. Je me souviens d’un jour de grippe, que mon père et un oncle m’ont réveillé d’un sommeil de grippe pour regarder Amstrong marcher sur la Lune. Je me souviens de Perlimpinpin. De ces images mêlées, de l’imaginaire et du réel. L’imaginaire du réel, la réalité de l’imaginaire. Ce ne sont pas d’abymes dont nous parlons, mais de ce que nous faisons et de ce qui nous a fait.

« Good Bye Lenine », bien sur parle de mondes qui s’évanouissent, des drames particuliers que le général produit, parle de l’illusion qui a fait un monde et des réalités qu’elle a créée, et qui ne peuvent pas disparaître. Bien sur qu’il parle de l’amour, des entre-deux mondes. Bien qu’il est une comédie, un drame, une histoire sociale.

Mais j’en retiens dans cette après-midi, une formidable leçon. On ne grandit pas dans la perte de l’imagination, mais dans l’art d’en organiser les images, et que ce qui préserve de leur vertige reste l’amour. Que le narrateur puisse réinventer pour la paix de sa mère l’imagerie d’un monde qui s’effondre au moment où il s’effondre sans s’y perdre, tient dans l’acuité de ce qu’il sait de la DDR et de ce qu’il apprend de l’ouest. Nous en tiendrons pour preuve cet instant, où redécouvrant un père parti depuis longtemps, il ne s’impatiente pas, et assis avec ses petits demi-frères, regardent les images de son enfance. Pour refaire vivre le vrai d’une vie -ratée- après avoir inventé l’illusion d’une autre histoire, il fallait voir à nouveau l’illusion qui fait les enfants.

Ce que nous partageons avec les autres, et qui nous donne le sentiment de la réalité, n’est pas la réalité, mais l’imaginaire qui permet de la penser. Où que nous soyons et que nous faisions, c’est un rêve qui fait le monde. Pas un désir. Juste une idée du monde. Et que du monde nous nous en fassions une idée, c’est sans doute car nous savons que les rêves sont des rêves, les images des images.

Il n’est aucun vertige à jouer des histoires, et passer de l’une à l’autre, il faudrait être naïf pour croire que l’on s’y perde.  Aucun enfant ne croit au père-noël, et tous savent bien que les monstres qui encombrent leur nuit viennent de leur imagination. Ce que l’enfance ne sait pas est qu’un jour peut-être, finalement rarement, les ombres et les fantômes seront des marionnettes aux bout de leur doigts. Et qu’il faudra beaucoup d’amour pour leur faire jouer au plus proche le jeu de la réalité.

La fin du film est un feu d’artifice, que les cendres de la mère soit envoyée dans une fusée, et qu’elle y soit moins pas ses cendres que par une photographie, réaffirme cette idée. Le réel n’est pas un en-dehors qui surgit dans nos vies, mais cette extériorité qu’on invite à force de l’avoir imaginée. Un état du monde auquel on ne peut rien, qui ne dit rien, se réalise dans l’idiotie du temps, mais dont le sens et la raison n’ont d’autres racines que celle de l’imagination.

Quittant le détail un instant, dans ce très joli film la réalité n’est pas dans le vacillement des régimes, mais dans la vie de chacun, ce rapport à une réalité sans forme qui se construit dans les imaginaires mêlés. Le socialisme réel n’a pas été l’Histoire, mais une histoire qui a fait la réalité d’une société. Que le narrateur, avec son ami, et sa famille, et les voisins, s’en soit emparé des signes et du langage ne change pas le monde, ni la vie, ni la mort. Mais dans l’ignorance de ce qui est le monde, de ses absolus, il se fait. Celui qui peut raconter une histoire, son histoire, l’Histoire. Avec tendresse et ironie. Les fusées de l’enfance restent intactes.

Un homme a marché sur la lune, j’entends les vagues. Rien de ce qui est n’est vraiment. Nos histoires font les choses, la réalité se fait dans la rencontre de la contingence et de l’imaginaire, du rêve et de l’être. Les niveaux du récit sont des jeux d’enfants, seul l’amour met un ordre. Sans amour il n’est que délire ou absurde.

“Good bye Lenine”, n’est pas que le récit d’un récit, ce n’est pas un jeu littéraire. La virtuosité des images, qui appartiennent à des registres très variés : archives,reportages,  photo, film, film dans le film, publicités, comptent moins que la réalité du récit. Pour vivre encore, quand la vie est condamnée, quand la vie s’est faite sur un faux-récit, que faut-t-il faire? Raconter des histoires. Et même quand l’histoire ne colle plus aux faits, on peut encore imaginer. Belle trouvaille que cette fiction du cosmonaute qui succède à Honnecker pour ouvrir la DDR au monde, ce héros qui a vu le tout petit pays de la-haut, ce sosie dans la nuit d’une détresse, qui répond à l’enfance et recolle ce qui est à ce qu’on rêve. Peu importe les inexactitudes, dans l’espace de la maman, il suffit de cela pour vivre et mourir.  Le réel n’a pas rejoins l’imaginaire, peu importe, il en a été assez proche pour qu’une vie finisse heureuse, et aucun autour n’est dupe.

Le monde de la DDR meurt doucement- dans ce film, moins par la chute de son régime, que par l’évanouissement de son imaginaire. On comprend qu’un cinéaste est né. L’Histoire aura été une contingence, ce qui reste est la faculté de faire naitre le réel, faire naître ces personnages d’une Histoire plus large, celle de la nation allemande, et celle des allemands. Cette histoire particulière est celle de chacun, nos nations ne sont pas des faits, mais naissent de ce fait que les nations se font dans l’imaginaire de l’enfance et dans cette faculté des enfants à distinguer les rêves de la réalité qu’ils produisent.

Ordre symbolique et imaginaire social

juin 25th, 2011 § Laisser un commentaire

Les sciences sociales sont animées d’une double polarité. D’une part elles tentent de penser notre monde dans un principe d’ordre qui permettrait de réduire les formes sociales à la raison d’un nombre réduit de de règles, dont l’effet immédiat et accumulé serait de dégager des structures stables. Mais d’autre part, elles se refusent à envisager la fin de l’histoire en pensant dans le fait social des éléments qui brisent les structures au prix de leur reconstitution. Elles rêvent d’unité quand tout les éclate.

L’économie reflète assez bien ce premier effort mais si elle ne s’y résout pas tout à fait. Dans un principe fondamental d’utilité et de coût, d’offre et de demande, elle tente de construire un ordre du monde qui  rompt à l’examen de l’innovation. L’équilibre désiré se ruine dans l’exogéneité de la discipline, même quand elle réussit à l’endogénéiser l’économie dit la quantité du neuf. Fait-elle de l’innovation un bien qui est demandé, elle échoue quant à sa spécification. Au mieux peut-elle penser les conditions qui fassent qu’elle ne soit plus nécessaire. Dans tous les cas, l’innovation dans sa substance se définie en dehors de la règle économique, elle reste un hasard heureux ou malheureux, qui en dernier instance en définit la dynamique.

L’anthropologie culturelle se situe assez bien dans le second effort. Aurait-elle trouvé dans les thèses structuralistes les moyens de dire la régularité, elle ne fait que découvrir le foisonnement de l’invention humaine, sa faculté de s’approprier le monde, de le transformer, de s’ouvrir à l’autre et de réinventer son environnement. Aucune des institutions qu’on aurait pu croire universelles ne résiste à son enquête. Et pourtant la discipline poursuit sa quête d’invariant.

Il n’est pas de discipline pure sans doute par la nature même du fait social qui ne répond ni entièrement au principe d’ordre, ni à celui de l’innovation continue. Les sociétés en somme se construisent entre l’utopie et l’idéologique, la rêverie et la régulation.

C’est sans doute la sociologie qui exprime au mieux cette tension oscillant entre le fait social et la liberté du sujet, cherchant un compromis entre le libre arbitre et la naissance des structures, devinant que c’est entre deux niveaux d’analyses que l’on peut comprendre le réel, ou plutôt dans le rapport que ces deux niveaux de réalité entretiennent que l’on trouvera la raison du monde.

Ces tragédies de la connaissance ne sont cependant pas des tragédies du monde. Elles résultent sans doute de la nature du monde lui-même. Un monde qui n’est pas un mais se disperse en une population dont chacun des membres porte ce monde. Les structures ne sont pas en-dehors d’eux, mais elles n’y sont pas aussi enfouies. Si le monde est chacun et que chacun est le monde, c’est la constitution même des sciences sociales qu’il faut attaquer en reconnaissant d’autres concepts, en les réagençant de manières différentes.

Il nous semble que cela soit possible en considérant deux ordres de phénomènes dont la nature s’incarne aussi bien dans l’individu que la structure sociale. L’ordre symbolique et l’ordre imaginaire sont ces catégories qui concernent à la fois les sujets et leurs organisations.

L’ordre symbolique est celui de l’équivalence, l’économie au fond est avec la sémiotique la discipline qui s’intéresse aux équivalences. Le symbole le plus criant est celui de la monnaie qui est rien en-soi qu’un rapport d’équivalence, un objet sans substance autre que ce que le corps social lui donne en établissant une correspondances entre des objets incommensurables par ailleurs. Il n’est pas d’économie sans équivalence, il n’est pas d’économie sans symbole. Mais le symbole ne concerne pas que l’économie, peut-on penser le pouvoir sans ses apparats? Une royauté sans couronne? Un congrès sans badge? Un état sans document d’identité? Une bourse sans action? Une armée sans drapeau? L’ordre symbolique à la vertu de réduire le variant au symbole, et dans le jeu des équivalences, distribuer des rôles, des fonctions, des pouvoirs. Et c’est la nature de ces équivalence et l’organisation de ces symboles qui font la société en partie.

Ce qui est donc constitutif de cet ordre c’est le principe d’équivalence, et ce principe ouvre à la structure car l’équivalence joue comme règle. Une règle induite par la nature de l’équivalence. L’échange marchand, sans même que la monnaie s’en mêle, se construit dans l’équivalence des biens, et celle dernière est induite de la forme des préférences. Sans équivalence il n’est pas d’échange marchand possible et sans doute la difficulté d’établir un système d’équivalence générale qui a conduit l’humanité à former une sorte d’équivalence générale qui se trouve dans la monnaie. L’ordre économique n’est pas celui de la monnaie, mais celui d’une symbolisation des équivalence qui in fine se condense sur le symbole monétaire.

L’équivalence se manifeste aussi aujourd’hui dans l’ordre social qui se construit au travers des biens abstraits que sont les formes esthétiques, un ordre s’y déploie dans le rapport du mieux et du moins bien, sous la forme de classements et mieux encore de note. Les uns et les autres constituent un nouvel ordre symbolique qui d’ailleurs n’est pas indépendants de l’ordre monétaire, même s’il s’en distingue : le curieux est que les livres ou les musiques distinguées par les notes ne se distinguent pas forcément par leur prix, mais signalent suffisamment quelle doit être l’ordre des préférences. Ainsi le symbole est une convention qui matérialise, concrétise, l’ordre d’une équivalence.

Mais voilà qui n’est pas suffisant pour penser l’ordre social. Qu’un classement par étoile prévale dans le monde anglo-saxon, quand des notes sur 10 dominent en France est un fait suffisamment curieux pour qu’on ne l’attribue qu’au hasard. L’un et l’autre sont les héritiers d’une institution scolaire qui les a adopté auparavant et l’on peut raisonnablement faire l’hypothèse que la convention s’est fixée sur un objet pré-existant. De même la diversité des monnaies qui perdurent, doit beaucoup à l’histoire. L’euro a faillit un un écu, et le dollar est l’héritier du thaller. Il ne s’agit pas que de mot. L’euro s’est constitué dans un jeu d’équivalence politiquement négociée et sa dénomination a fait l’objet de nombreux débats dans lesquels il fut moins question d’équivalent mais de justesse d’un héritage que l’on ne souhaitait hégémonique. Le symbole est aussi le fruit d’une culture, au moins dans sa terminologie.

C’est là où pointe l’ordre imaginaire. Un désordre plutôt. L’imaginaire n’est pas une invention échevelée mais ce rapport entre la pensée, l’imagination et ce qui la fixe, des paroles et des images. L’imaginaire n’est pas la représentation mais s’en nourrit, il n’est pas le propre d’un esprit solitaire mais se distribue dans la foule, et dans les mouvements de cette foule des images et des paroles restent, d’autres s’évanouissent, l’imaginaire ne se réduit pas à ce catalogue, mais se déploie dans les formes qui y rebondissent.

L’imaginaire est à la fois une limites et une virtualité, des motifs établis qui varient au gré de leurs échanges et de leurs transformation. La création est au cœur de l’imaginaire, une recomposition incessante des formes qui pourtant supporte le poids et la contraintes des formes les plus profondes, les plus durables, des strates enfouies qui ne se font pas oubliées. L’imaginaire est libre mais a une histoire. Et ce qu’il conquiert c’est à partir d’un patrimoine.

Il y a sans doute une économie de l’imaginaire, sans doute celle de l’imitation, sans doute la trajectoire de l’imaginaire est contrainte par l’ordre symbolique. Il est un imaginaire du dollar, sans doute un imaginaire moins pressant de l’euro. Ne croyons pas que ces objets soient purs symboles, ils sont aussi le sens qu’on leur prête, une historicité.

Le propre de l’imaginaire reste sa variation, car l’imaginaire s’inscrit dans la contingence. Les pensées, les rêves, des images. se font ici et là dans la confrontation aux autres, au passé, au hasard. Mais par incompétence, par incapacité d’imiter soigneusement, les signes se déforment, se réarrangent et prennent d’autres significations.

Le christ en croix, la couronne du roi, Roméo et Juliette, Orphée aux enfers, la conquête de l’Ouest, l’imaginaire se constitue de mythes et du rapport particulier que dans vie immédiates nous construisons avec les idées. Et il ne s’agit pas d’équivalence, mais d’analogies de métaphores. Il ne s’agit pas d’un même rapport de valeur mais d’un certain rapport de formes, de similitudes.

Ne doutons pas que l’ordre symbolique et l’ordre imaginaire soient intimement intriqués, ils le sont car l’un et l’autre ils se partagent, de bataille et convoitent les signes. Qu’une formes soient devenue symbolique lui donne toute les vertus de l’imagination, ce dieu dollar engendre milles caricature. Et inversement les imaginaires les plus profond en deviennent symbolique. Oublierait-on le sens de la croix, cette douleur de dieu sur terre, le martyr des dominés, la croix demeure symbole de l’église et de la chrétienté. Les vanités sont aujourd’hui imprimée sur des t-shirt, même si ont en a oublié le sens, elle renouvelle l’imaginaire de la mode, disant peu de ce qu’elle symbolise, moins la mort qu’une manière de refuser le monde d’ici. Les ordres se mêlent donc en s’emparant des signes. Et ce sont les modalité de cette empoignade qu’il faut dénouer.

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