Julian Freud – le peintre de chair

juillet 22nd, 2011 § 1 Commentaire

Julian Freud vient de mourir, fin d’un géant. Début d’un mythe. Un peintre de chair. Oublions sa généalogie. Les idées simples. L’autoportrait en nu répété suffit à fixer l’oeuvre : il n’est pas de concession à l’idéal social pour peindre la beauté. Les chairs et non les formes, le corps et pas ses apparences. Je conçois un lien à cet Ulysse irlandais, le corps est dans l’instant, et cette chair qui vire du rose au vert, approximée par les touches du désir, de l’envie, de la fatigue, de ce ne je sais quoi de bon et de pervers qui s’étale sous le couteau.

Il n’est pas un peintre d’hôpital, un peintre d’hôtel. Les corps sont nus vraiment dans les hôtels. Tombés du lit. Nos corps sont des oublis de l’âme, nos ancres profondes, ils les peins sans remord. Le corps ici donné à se voir, sans retenue, le corps dans l’atelier, le corps dans sa vie, même quand elle est limitée.

Le corps donné à voir quand voir renonce à la beauté de l’ordre et veut contempler une beauté de l’être. Rares sont les hommes qui se sont donnés au regard avec autant d’humilité. L’humanité de Julian Freud est dans cet abandon définitif de toute les formes de virilité. Il reste dans l’image, par la vie, même morbide, que les corps affaiblis reprennent leur vitalité. L’obscène de ses images est qu’elles promettent un réveil, elles vivent au-delà de l’image, dans la promesse de la vie. Le sexe à l’abandon peut à tout moment bander.

Regardez les couleurs de Freud,  elles oscillent de l’hôpital à ce chez -soi semé de frayeur et de dégénérescence, aux verdeurs de la pourriture et ces roses de chairs, de tendresse, ces intérieurs frémissants, des odeurs de soins et des goûts de baisers, ces senteurs de pubis.  L’humain transpire, et c’est sans doute l’aigreur de la transpiration qui fait l’humain. Ses couleurs transpirent.

Pauvre pêcheur

juin 26th, 2011 § 1 Commentaire

De la puissance de l’être je ne sais assez peu,
Et ses formes je les sais multiples
Je suis un nain qui regarde les montagnes,
Des vagues vertigineuses,
Des planètes me tombent sur la tête.

Les vouloirs en mon âme pagaillent,
j’aurais voulu tout lire
Et je ne comprend rien
Les philosophes m’assaillent
Et leur langues me blessent

Il faudrait des siècles pour les deviner
Je suis un homme ici avec un pauvre langage
Je suis dans l’ignorance
Au-delà de ce que je sais

Je ne laisse rien aux dieux
Il ne me reste que l’amour

Je monte des murs pierre à pierre
Mes mains connaissent le ciment
Mes pieds calleux
Leurs ongles cassés

Comment penser le vrai quand
La pensée nous échappe ?

Serais-je un maçon
Il ne suffit pas de dresser des murs
Pour regarder la lune

Et je regarde la lune
Et ne suis pas astronome
J’aurais voulu savoir
Et la géométrie m’échappe

Des mots viennent
Ils sont si faibles
Qu’ils ne disent rien

Que mon désarroi
Nous ne savons si peu
Que la raison s’évanouit
Seul l’amour nous tient

Au pied des murs
J’aurais été un savant
Dans ma tête vivent des bibliothèques
Je peux citer et réciter

Des livres par milliers occupent ma tête
J’aurais tout lu
Et je n’ai rien lu

Au pied du monde nous ne savons rien
Des siècles d’histoire et la guerre qui revient
La richesse qui croit et s’effondre

J’aurais dans les livres crus qu’une vérité se dresse
Je brule dans un désert des brindilles graciles
Un thé pour être ensemble

Les vagues qui martèlent la falaise
Au creux d’une dune

Je suis un homme ici avec un pauvre langage

Et je regarde au large une nuit brumeuse
Que sais-je du monde
Que mes compagnon de la nuit

Ces pêcheurs qui vont à l’aube
Glaner les coquillages
Le poulpe
et les ormeaux

Nous veillons à la marée

Ah ce maigre savoir,
Ce pauvre des rochers
Des flaques à marée basse

Au-delà de la raison, l’humain

juin 11th, 2011 § Laisser un commentaire

Nous aurions lu la Condition Humaine, nous avons lu Kérouac, peut être avons nous lu Vollman. L’expérience humaine se ne fait pas dans la tragédie et la fréquentation des dieux, mais dans cet ordinaire de la peur, du désir, des grandeurs, qui prolifèrent aux trottoirs du monde et dans ses trains. Le monde terrible et simple. Tant que son échelle est celui de l’humain même prise dans le désordre du monde.

Nous devinons qu’un nouvel humanisme se constitue. Sa tradition littéraire est bien établie, nous en devinons plus difficilement les nouveaux développements. Son cœur reste dans cette idée que dans le désarroi du monde, la valeur, cette balance du bien et des mots se pèse à l’aune de l’histoire du sujet.

Cet idée du monde revient continument, pulsant dans le rythme des idées, affirmant une règle de pensée évidente : le monde doit être jaugé à l’échelle de l’humain. Qu’importe ce que nous investissions dans l’idée de l’humain, pourvu que la pensée se construise sur l’idée que nous nous en faisons. Entre les guerres et paix, le bonheur et les douleurs, l’i-ci et l’ailleurs, le grand et l’ordinaire, l’humain est au moins ce que nous rencontrons à chaque pas de porte, dans le bar d’à côté, chez nos voisins. Ce qui peut être aimé même si nous ne sommes rien.

L’humain n’est pas dans la raison, ni dans l’adoration, il est est depuis longtemps dans la faiblesse, dans ce qui ne se rend pas à l’impératif de ce qui doit être. L’humain est dans l’amour car l’humain est au-delà du connaître. La tolérance est la vertu de ceux qui ne connaissent rien.

Je sens dans les travers du monde monter un nouvel humanisme, cette idée que dans le désordre du monde il faille saisir dans la grandeur de l’homme la juste mesure d’un empire sans mesure. L’humanité boit un verre quand les peuples s’affrontent, et cultive une fleur quand la géologie ruine ses efforts. Elle se tient dans une embrassade, une conversation, un pleur et des baisers. Notre humanité se réfugie dans les grottes, la rue abandonnée aux machines.

La condition humaine elle s’est réfugiée en-deçà des foules, elle rumine en considérant le ravage de ses engins. Elle est inefficace, échoue sans répit. Elle subsiste dans cette consolation qu’apporte la considération de plus faibles que soi. L’humain n’est plus dans le projet prométhéen, ni dans les rêve de puissance, ni dans l’intelligence, il se loge désormais dans la compassion que les ratés se témoignent l’un à l’autre.

La raison est de moins en moins humaine, elle s’est libérée de l’homme, même si elle en a perdu les finalités. Peu importe. Elle s’incarne dans les machines et dans ce que sans imagination nous appelons des organisations. Elle ne libère plus personne. Et poursuit un chemin sans raison. Mais l’humanité libérée de sa raison peut enfin retrouver le plaisir de l’ignorance, la chaleurs des peurs partagées, pardonner les erreurs, renoncer à la gloire et à la puissance. Abandonné de dieu, abandonné par la société, l’humain est enfin libre de déraisonner, de boire à tomber, de jouir sans but, d’être imbécile et paresseux, de se complaire dans la laideur de son corps et de savourer le réconfort de ceux qui sont aussi laids que lui.

Les fantômes

juin 10th, 2011 § Laisser un commentaire

J’en aurais croisé là où je ne m’attendais pas. En hivers, à Grenade, dans un hôtel glacé, qu’un vieux juif – l’était-il? – habité, inquiet, tenait dans un indescriptible désordre dont on devinait l’ordre obsessionnel. Une barbe électrique qui rayonnait de son visage, restait des yeux alarmés qui allaient en tous sens.

Des consignes pour tout. L’eau, les allées venues, le régime des boissons, les sacs et la sécurité, des annonces de marches, le paiement à l’avance. Affichées en coins et recoins, des piles de journaux, la lettre ici vivait à la hauteur de l’anxiété du gérant.

De fantôme j’ai deviné la présence, comme un frisson dans le dos, dans l’œil alarmé de cet ami bien entrainé pour leur parler. Il eût peur et j’ai vu son regard virer, il faisait froid, moins de deux ou trois degrés sous zéro dans cette Andalousie hivernale et l’on sentait roder dans ce petit hôtel une idée de la mort, ce fantôme. Femme? homme? Un enfant?

C’est une situation inconfortable, surtout dans les pensions espagnoles. Il n’y a pas de tapis ni de moquette, rien pour amortir, adoucir, les murs sont couverts de céramiques et l’angoisse y résonne infiniment. Les fantômes s’y reflètent, et voudraient-ils disparaître les carreaux prolongent leur calvaire. Des échos. Car les fantômes n’ont qu’une espérance : disparaître enfin. Comment être encore quand le goût d’être ne trouve plus le sel de la chair ? Les fantômes ont la conscience de l’être sans la joie de la vie, ils supportent les devoirs, maintiennent la mémoire, souffrent.

On devinait dans cet hôtel un meurtre impuni, irrésolu, un mystère enterré, et dans les laminaires d’un courant d’air gelé une menace de vengeance. Certains sont avec les fantômes comme nous sommes en société, et mon ami, cet étranger, avait la faculté de les côtoyer de près. Des secondes d’effrois sont passées, des verres de xérès les ont pansées. Ils ne les comprenaient pas ces fantômes, ne parlait pas leur leur, mais il les a senti comme on sens les chiens sauvages qui s’approchent du feu et volent un os. Les loups sont les amis des fantômes.

Nous avons repris la route mais cette nuit là est restée, même si nous descendions au matin à les oliviers et les orangers, en route pour Tanger, nous avons connu un hivers désolé, un homme dans le dédale des imprimés cachait un drame très secret.

Un monde sans dieux

février 22nd, 2011 § 1 Commentaire

Un monde, un autre. Le bruit du monde. Il rugit. Le monde. La foule du monde qui désormais se tient en dehors des villages, des cités, des murs. La rumeur du monde franchit doublement ces murailles.

Son écho traverse les déserts et les océans. Il répond sur les murs d’ailleurs, écouté sans la raison qui lui a donné sa voix. Les bruits du monde se répandent, certes, mais ce que dans le monde on en entend, se comprend avec la raison du village. Et au village chacun fait de ce bruit la musique d’un ailleurs louable ou l’enfer qui se rapproche. Que la parole au vent s’envole ne dit rien de ce qu’où elle se pose, on l’écoute telle qu’elle a été prononcée. Infernale ou divine, la voix du monde a peu de vérité.

 Mais quoique  fusse ce qu’elle dise, la voix du monde ne vient plus qu’un ailleurs, elle ne descend pas de l’olympe, ni n’est la lumière d’un soleil. Son murmure est celui d’autres humains, et sans les comprendre chacun devine qu’il n’est plus seul. La voix sans rien dire est la caresse qui fait naître l’amour.

Tel est le désordre du monde. Ce qu’on entend renforce l’exigence que bâtir des remparts mais oblige à y poser l’oreille. Chacun dans sa citadelle ouvre un pavillon.

Les dieux tombent un à un. Ils sont sans voix. Le bruissement des mots qu’on entend chacun à la hauteur de son savoir, est aussi, en-deçà du sens que l’on leur prête, la preuve qu’au-delà de nos mondes il est une chose que l’on ne connait pas et qu’on peut connaître. C’est dans cette ambiguïté que se forme le monde. Les ailleurs ne sont plus au-delà, ni en-deçà, ils sont aux voisinages.

Des vies parallèles que l’on ne comprend pas mais dont nous devinons une nature commune. Jamais autant les barbares n’ont eu une voix si proche.

C’est une raison suffisante pour les aimer ou leur faire la guerre. Et tel est l’état du monde, aussi près  de se reconnaître un et de construire la paix, il peut sombrer dans la guerre généralisée. Nos mondes ont été seuls, et leurs dieux exclusifs les ont reconnus comme les seuls peuples. Notre monde est populeux, aucun dieu n’en distingue les élus.

Les dieux se sont enfuis et nous ont laissés seuls, les uns avec  les autres.

Où suis-je ?

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